La force de la légèreté

Hummmmmm, La force de la légèreté…..

J’ai connu un écrivain merveilleux. Un artiste, à vrai dire. A 18 ans, il avait dessiné et dialogué de magnifiques bandes dessinées. Elles étaient pleines d’humour ; Les réparties, pleines de vitalité, le trait du dessin, habile, engagé, semblant inviter le lecteur dans l’histoire narrée.

A 22 ans, parce qu’il me faisait confiance, il sortit du tiroir de sa table de nuits deux liasses de feuillets. L’un représentait un roman. Il s’agissait de l’histoire de deux adolescents en perdition parce qu’en manque d’amour. Cette histoire m’étreignit le cœur, me remua les tripes, me prit à la gorge, et, bien sûr, me fit verser quelques larmes. Elle était cruellement belle.

La deuxième liasse portait écrite sur ses feuilles un essai philosophique. La langue était riche, parfaitement maîtrisée. Il était évident que ce jeune homme avait une culture immense, et ses interrogations sur la vie, innombrables dénotaient plus que d’une curiosité insatiable, d’une sensibilité qui le portait à poser l’éternelle question du sens de la vie.

Je connaissais le perfectionnisme de mon ami et son amour immense pour la littérature. Dans son minuscule studio parisien, les seuls qui s’étendaient avec aise et confort étaient ses centaines de livres. J’attendais avec impatience la publication de ses œuvres.

Bientôt ; le roman fut envoyé à plusieurs maisons d’éditions. Chose rarissime, elles se battirent pour avoir la chance, que dis-je l’honneur de publier ce nouveau génie des lettres. Son roman fut encensé. L’auteur passa d’un plateau de télévision à l’autre, d’une station de radio à une autre. Dans toute la presse, on ne parlait que de lui. Il était devenu la coqueluche du tout Paris littéraire et recevait avec grâce cet engouement autour de sa personne. Sa situation financière changea du tout au tout. Il quitta son très modeste studio dans le vingtième pour un grand duplex baigné de lumière dans le quinzième arrondissement. Il fréquentait le gratin du gratin. La publication de son essai philosophique, 18 mois après la sortie du roman vint couronner son talent et renforcer l’adoration du Paris littéraire à son égard. A un si jeune âge ! Quel personnage extraordinaire, disait-on ! On n’avait plus vu autant de talent concentré en une seule personne depuis Françoise Sagan et la sortie de « Bonjour tristesse ». Son nom circulait dans les cafés du 6è arrondissement, sièges des prix littéraires. Mon ami vivait son rêve. Il ne savait pas trop, auparavant, quoi faire de sa vie, aussi plongea-t-il avec délice dans ce tourbillon de célébrité.

Quand il n’était pas en train de se faire encenser dans tel ou média, il accordait quelques heures à son art et sa créativité, toujours au rendez-vous, laissait fuser de lui des histoires extraordinaires narrées avec génie. Sa vie était toute tracée. Il était dans son élément.

J’ai repensé à cet ami, aujourd’hui, parce que, coup sur coup, je viens de terminer l’accompagnement de deux belles personnes dans l’écriture de leur roman. Elles se sont présentées à moi pleines de doutes et presque sur la pointe des pieds. Elles osaient à peine révéler l’affront qu’elles s’apprêtaient à commettre : Écrire un livre ! Elles, qui se trouvaient si peu de talents et n’étaient même pas, au collège ou au lycée, de brillantes élèves !

Avant d’entamer le travail ensemble, je m’attelai, en premier, à une tâche assez réjouissante : Démolir le mythe, bien Français de l’écrivain, génie absolu posé sur son olympe. Ce mythe qui fait croire qu’on nait écrivain ou on n’est pas ! Cette légende démolisseuse de tant de velléités à prendre la plume. Une fois ce premier acte accompli, ensuite seulement les aspirantes autrices consentent avec un peu moins de réticence à coucher sur papier leur histoire. Réelle ou fictive. Le bonheur pour moi est de découvrir leurs visages, à la fin, toujours éberlué d’avoir osé, d’avoir réussi, de tenir en main cet ouvrage presque inattendu.

Alors, vous vous posez, j’en suis sûre cette question : Quel rapport avec mon génial ami et qu’est-il devenu ? Quel est son nom ? peut-être en avez-vous entendu parler, s’il était si célèbre ?

Eh bien, la réponse est celle-ci : Il est devenu …rien. En tout cas rien dans le milieu littéraire.

Pourquoi ?

Eh bien, je dois, vous l’avouer, j’ai légèrement déformé la vérité. La première partie de mon récit est véridique. J’ai effectivement eu un ami à mon avis, bourré de talent ! Il m’a bien fait lire en secret, une bande dessinée, un essai et un roman. Je les ai tous trouvés extrêmement bien ficelés et ai la certitude qu’il avait un réel talent.

Mais l’histoire de lui et sa créativité s’arrête là. Il n’a jamais envoyé ses œuvres à aucune maison d’édition. Il n’a jamais plus écrit, ni dessiné. Il a abandonné avant d’avoir même essayé. Il s’est saboté, tout seul, comme un grand, pour ne pas subir ce qui aurait été pour lui, une humiliation insupportable : Ne pas être considéré comme un génie. L’avenir artistique dont il rêvait est celui que j’ai décrit : Il se voyait en jeune talent découvert et adulé par le tout Paris. Il n’accepterait rien de moins que ça. Il choisit donc la certitude de la beauté du rêve à la confrontation à la réalité.

Aujourd’hui, à 50 ans passé, ce qui est extraordinaire, c’est qu’il garde intact ce rêve, se consolant en se racontant l’histoire selon laquelle il aurait pu être cet artiste extraordinaire s’il avait osé. Chose qu’il ne fera jamais !

Je le regarde avec tristesse. J’ai l’impression de l’avoir vu, toute sa vie rêver sa vie au lieu de la vivre. Quoi de plus désolant ?

Et toi, qui lit aujourd’hui ce billet ? Que fais-tu de ta créativité ? Lui accordes-tu un espace dans ton quotidien pour la laisser s’épanouir ? Ou l’étouffes-tu, sous le simple prétexte que si elle ne peut t’apporter amour, gloire et beauté, elle ne mérite que le destin que tu lui offres ? Étouffer à jamais dans les placards de ton esprit ? 

Retourne-toi et regarde-là ! Elle te demande, te supplie de la laisser vivre. Elle ne t’apportera peut-être pas une vie de fortune, mais beaucoup de joie, oui, C’est une certitude. Et la plus grande des fortunes : La satisfaction d’avoir été au bout.

billet d’humeur, Corine Dossa, oser, rêve

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