Niagale Bakayoko, experte en sécurité au Sahel sur la situation au Mali : « Il faut axer les interventions avant tout sur la protection des populations… »

Docteur en sciences politiques et diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, Niagale Bakayoko a d’abord entamé une carrière académique à l’Institut de Recherche pour le Développement en France. Cette malienne d’origine détient une thèse de doctorat qui a obtenu le premier prix de l’institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale en France. Agée de 46 ans, elle est actuellement Présidente de l’African Security Sector Network (ASSN) qui est un Think Tank basé au Ghana et créé en 2003. Elle a également travaillé à l’Institut of Development Studys en Angleterre, avant de rejoindre l’Organisation Internationale de la Francophonie où elle gère pendant 5 ans le programme de maintien et de consolidation de la paix. Experte en sécurité au Sahel elle collabore avec des acteurs variés : les gouvernements, les Nations Unies, l’Union Africaine, la CEDAO, ou des organisations de la société civile. Elle évoque dans cet entretien la situation au Mali et plus généralement dans le Sahel.

F P: Quelle analyse faites-vous de la crise politique actuelle au Mali ?

Niagale Bakayoko : Tout d’abord ce qui est important de dire c’est que c’est bien entendu une élite politique qui est mis en cause et pas seulement le régime du président IBK. On s’aperçoit que ce qui se produit est en réalité un mouvement insurrectionnel populaire qui dénonce avant tout la corruption et la mauvaise gouvernance, et l’échec patent de la gestion sécuritaire. Ce mouvement considère que les politiques publiques qui ont été menées depuis des décennies ont échoué à de très nombreux égards. Ce qui remet en cause le modèle d’état qui a promu des politiques en matière de décentralisation, de développement, d’éducation, puisqu’il ne faut pas oublier que l’un des premiers signaux faibles de la crise actuelle, est venu des syndicats d’enseignants qui sont en grève depuis de nombreux mois. Mais également la remise en cause du modèle d’état en matière sécuritaire. On s’aperçoit qu’il y a une défiance quant à la capacité de la classe politique à améliorer la condition sociale économique et quotidienne de l’ensemble des maliens. Une autre dimension de la crise tient à cette demande de la moralisation de la politique qui est incarnée par la figure de l’Imam Dicko, dont le discours et la rhétorique depuis le début de cette protestation, dont il a pris la tête jusqu’à en devenir la figure emblématique, porte largement sur la nécessite d’introduire de l’éthique et la morale dans la matière de gérer les choses. Cela dit le mouvement du M5 AFP est composé de différents éléments, puisqu’on trouve dans cette coalition des militants anti-corruption comme Clément Dembélé, des leaders syndicalistes, de nombreux anciens ministres qui ont travaillé dans des gouvernements du Président IBK.  Donc il s’agit d’un mouvement très composite. Nous sommes dans une configuration mouvante, qui pourrait évoluer au cours des semaines et des mois à venir. 

FP : Peut-on dire que ce coup d’état était prévisible ?

Niagale Bakayoko : Je ne sais pas si on peut dire qu’il était prévisible. Mais en tout cas dès le mois de juillet des rumeurs ont commencé à faire état de la nécessité de prendre en considération un acteur laissé de côté. Et cet autre acteur à prendre en considération c’était l’armée. Il y avait en effet certains analystes qui estimaient qu’il pouvait avoir des liens entre différents courants politiques, aussi bien proches du régime du président IBK que des différentes composantes de la mouvance du M5. Qui était en lien avec des éléments au sein des forces armées. Il faut comprendre que l’armée ne peut pas être considérée comme un acteur monolithique. Il y a en son sein, différentes influences différentes formations, différentes unités qui ont été renforcées plus que d’autres notamment à la faveur de différents programmes d’entrainement et d’équipement, qui ont été mis en œuvre depuis 2013. En raison de la focalisation d’une part sur la lutte contre les groupes djihadistes ou les groupes terroristes ou d’autre part sur le mouvement protestataire.

FP : Certains analystes craignent que ce coup d’état soit un terrain favorable au Djihadisme? Quelle analyse en faites-vous ? 

Niagale Bakayoko : Il est important de regarder ce qui se produit depuis le 18 aout dernier. A cette date, il y a eu au moins 18 militaires qui sont morts dans des attaques vers les frontières mauritaniennes. Notamment dans le centre et vers les frontières mauritaniennes. Et les civils continuent à être les premières cibles des différentes violences. Et donc la situation sécuritaire à l’intérieur du pays n’a pas changé. Il est important par ailleurs de rappeler que les membres de la junte se sont engagés à poursuivre la collaboration prévue dans le cadre des différents accords et engagements souscrits par le gouvernement précédant notamment la participation de l’armée malienne au G5 SAHEL et sa coopération avec la France dans le cadre de l’opération BARKAN.

FP : Quelle sortie de crise voyez-vous pour le Mali ?

Niagale Bakayoko : C’est une question à laquelle se heurte non seulement les acteurs maliens eux-mêmes, mais aussi  la communauté internationale dans son ensemble. Il me semble cependant que l’une des voies pour aborder cette crise qui est multidimensionnelle, est de la considérer au-delà du seul prisme de la lutte anti-terroriste. Aujourd’hui on voit à quelle point cette crise comporte des dimensions qui n’ont rien avoir avec le terrorisme. Et même si celui-ci fait partie du paysage, on ne peut pas réduire la réponse qui est faite à cette crise à cet élément-là. Ce n’est d’ailleurs pas ce qui se produit car un grand nombre d’acteurs sont mobilisés sur le front humanitaire, du développement et de la gouvernance. Mais sans doute il y a nécessité à trouver un point d’entrée commun pour faire converger toutes ces énergies.  Il faut axer les interventions avant tout sur la protection des populations. Ces dernières souffrent bien entendu des attaques de certains groupes djihadistes, mais également des attaques qui viennent de bandes criminels organisés, ou de milices et groupes d’auto-défense communautarisés, ou encore qui sont la cible d’exaction qui peuvent être causées  par des forces de défense et de sécurité elles-mêmes. Ceci pourrait être un point de convergence : mettre les stratégies de sortie de crise au service de la protection et du mieux-être des populations. 

FP : Comment jugez-vous le rôle de la France dans cette situation et dans la sécurité au Sahel plus largement ?

Niagale Bakayoko : Pour la totalité malheureusement des intervenants nationaux et internationaux au Sahel, l’approche mise en œuvre par la France est vraiment mise au défi. La crise malienne révèle un grand nombre de limites de cette intervention française et plus largement de la communauté  internationale qui apparait dans une situation si ce n’est d’échec, au moins de remise en question collective des instruments de prévention, de gestion et de règlement des conflits. La France a mobilisé la fameuse force Barkhane pour lutter contre le terrorisme au Sahel. Mais on s’aperçoit en regardant la carte qui a été publiée par le Quai d’Orsay au lendemain de l’attaque sanglante contre le personnel humanitaire de l’ONG ACTED au Niger, que cette carte est quasiment rouge de manière intégrale sur toute la zone sahélienne. Elle révèle de manière visuelle et patente l’échec de la stratégie qui a consisté à se concentrer sur la zone du Liptako Gourma. Il apparait que les groupes armés terroristes quand bien même qu’un grand nombre de leurs éléments ont été neutralisés par la force Barkhane depuis janvier 2020, il apparait que leur capacité de nuisance n’a absolument pas été éliminé. Et les combattants se révèlent extrêmement furtifs et mouvants. Par ailleurs on s’aperçoit aussi que la stratégie de renforcement des capacités militaires des forces armées a rencontré des limites. D’abord des limites opérationnelles, puisque les forces armées des pays sahéliens ne sont pas en mesure d’intervenir seules, il y a toujours besoin d’un soutien français. Mais aussi le renforcement des capacités a essentiellement porté sur des capacités de combat. Ce qui est certes absolument nécessaire et les armées des pays de la zone des trois frontières ont démontré leur capacité à s’aguerrir et à rester sur le terrain pendant de long mois dans des conditions plus que rustiques. Cependant la non prise en compte dès le départ de manière massive de la question du respect des droits de l’homme par la force Barkhane  constitue une faiblesse de l’engagement française tout comme l’insuffisance de l’importance accordée aux questions de gouvernance. Comme les scandales de détournements et de malversations intervenus au sein des appareils d’états nigériens et maliens. L’approche française a consisté à soutenir un grand nombre d’initiatives qui aujourd’hui apparaissent comme étant en quelque sorte empilés dans le cadre d’une architecture institutionnelle qui est devenue de plus en plus compliqué à gérer. Ce qui manque à l’approche française c’est une approche politique de la crise. On ne voit pas au-delà de la mobilisation de l’instrument militaire et de l’instrument de l’aide au développement, la stratégie politique dans laquelle s’inscrit l’approche de la France.

FP : Une partie de la jeunesse malienne est mécontente de l’armée française ?  Trouvez-vous cela légitime ?

Niagale Bakayoko : En effet la jeunesse est particulièrement mobilisée dans cette crise. Mais au-delà du rôle de la jeunesse la question qui se pose aujourd’hui est celle des relations intergénérationnelles. C’est aussi ce qui est au cœur de la crise. Le sentiment que les générations précédentes ne laissent pas leur place aux nouvelles générations qu’il s’agisse de conditions sociales ou de conditions héritées dans des systèmes très hiérarchisés souvent fondés sur des catégories sociales, comme les castes. Donc vraiment la question du dialogue intergénérationnel sera au cœur de l’avenir.

FP : Parlons un peu de vous, est-ce que le fait d’être une femme a été frein dans votre carrière, dans un  domaine aussi sensible que la sécurité ?

Niagale Bakayoko : Absolument pas et ça je tiens à le souligner. Et pourtant en effet je travaille sur des questions qui touchent à des domaines qui emploient de manière majoritaire, si ce n’est massive, du personnel masculin. Ce qui m’a amené à collaborer très souvent avec des hommes. Mais je ne me suis jamais sentie ni méprisée, ni marginalisée, ni mise en position secondaire, de par ma condition féminine. J’ai toujours eu le sentiment d’avoir été reconnue pour les compétences qui étaient les miennes. Et je trouve que j’ai eu la chance qu’on m’ait offert beaucoup d’opportunités, venant à la fois d’hommes et de femmes. Donc je serais malhonnête si je considérais avoir été l’objet de discriminations basées sur le genre. C’est ce qui fonde aujourd’hui la façon dont je conçois les relations hommes femmes dans le monde professionnel. Elles doivent être fondées sur des interactions axées sur la mise en commun des compétences des uns et des autres. 

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